La convocation de l'assemblée générale annuelle des membres de notre association est reportée au printemps 2018 et donnera lieu à une consultation sur l'avenir de l'ARVPAT.

P.A.T. en 1988, selon l'anthropologue-écrivain-pointelier SERGE BOUCHARD

LE MOINEAU DOMESTIQUE, par  Serge Bouchard
Guérin-Littérature (1991)


Note du blogmestre - En 1999,lors de la cérémonie d'ouverture des Fêtes du 325e de la Pointe-aux-Trembles, invité à prendre la parole, l' anthropologue-écrivain Serge Bouchard, fit lecture de ce texte, écrit onze  années auparavant."Le moineau domestique", publié en 1991 était le premier ouvrage littéraire de ce Montréalais d'origine, élevé à Pointe-aux-Trembles, "arrivé en principe au mi-temps de sa vie, [qui]nous livre ici sa façon tordue de voir le monde. Son royaume est l'ordinaire et son sport, l'ironie. (...)Drôle de moineau en vérité ce simple domestique ! Car pour sortir de l'ordinaire, nous oublions trop souvent qu'il faut d'abord et simplement commencer par l'être" (L'éditeur Guérin, page couverture)

Serge Bouchard est venu revisiter le quartier en 2013 en compagnie de membres de l'Atelier d'histoire de la Pointe-aux-Trembles. Il a pu mesurer tout le progrès accompli depuis ses propos "résignés" de 1988 que j'ai transposés ci-dessous mais avec des images "revampées" et plus stimulantes de notre fiertée retrouvée! 

Je suis de Pointe-aux-Trembles, qui est un quartier de Montréal situé à l’est de tout ce qui existe.  Voilà bien un endroit où personne ne s’arrête ni ne s’attarde.  Dans toutes les villes du monde, les automobilistes ralentissent ; chez nous, ils accélèrent.  Si bien que rares sont ceux qui savent que des êtres humains vivent ici car ce lieu est sans l’ombre d’un doute la version moderne de la terre que Dieu donna à Caïn.


Le nom de Pointe-aux-Trembles voulait certainement dire quelque chose autrefois mais son sens ancien s’est comme perdu avec le temps. 
   C'est Jacques Cartier qui  désigna "la pointe qui s'avance dans le fleuve avec des trembles" lors de son deuxième  voyage en 1535. Dès 1670, on y bâtissait un  fort de 540 x 600 pieds - SOURCES: Wikimedia, Fort de la Pointe-aux-Trembles et  Numicanada, Serge Huard
Aujourd’hui, cela pourrait signifier : l’endroit où il est possible de franchir le fleuve en marchant sur les eaux.  Le phénomène s’explique en réalité.  Les eaux d’été sont à ce point paresseuses qu’elles nous font croire que le fleuve engourdi ne se presse plus vers la mer.  Il est lourd, chaud, rempli d’huile et de biens d’autres choses encore.  Gros et lent, il s’attarde chez nous, se complaît dans ses riches odeurs, devient brun en juin, vert en juillet et il nous semble en août que nous pourrions marcher dessus.  Mais la nature fait bien les choses puisque les gens qui habitent en ces lieux, les gens qui marchent sur l’eau ne savent plus nager depuis belle lurette. 
HIER - On se baignait dans le St-Laurent jusqu'en 1970 (comme à la plage Bissonnette, sur l'île Ste-Thérèse) -SOURCE: Atelier d’histoire de Pointe-aux-Trembles
AUJOURD'HUI - Un mouvement s'intensifie depuis quelques années, pour se réapproprier l'accès aux berges et favoriser la baignade dans l'extrême-est de Pointe-aux-Trembles (ancienne marina Beaudoin)- Ci-haut, la maquette  « Débâcle » par Ruccolo + Faubert Architectes Inc. & Ni Conception primée lors  du concours de design lancé par l'arrondissement RDP-PAT- SOURCE:  AVENIR DE L'EST -photo courtoisie
C’est un grand paradoxe que ce fleuve majestueux : solide en été, il ne gèle plus en hiver. 
Les fleuves usés sont ainsi faits.  Toujours un peu plus riches, toujours un peu plus chauds, ils d’épaississent par beau temps et se liquéfient par temps froid.  Et ces poissons, qui devraient mourir lorsqu’on déverse la moindre tasse de liquide suspect dans l’eau pure et cristalline du début des âges, ne se sont jamais si bien portés.  Il faut les voir ces brochets d’une tonne sauter par-dessus les îles de l’archipel, essayant d’attraper des canards aux couleurs surprenantes parce que nouvelles et dont le vol n’est aucunement entravé  par le plomb qu’ils ont dans la chair plutôt que dans l’aile, comme il se doit.  C’est la nouvelle nature sauvage, l’adaptation ultime qui défie le simplisme des bonnes âmes.  Certains individus maringouins commencent à survivre aux collisions frontales automobiles-moustiques, si fréquentes les soirs d’été sur les routes secondaires.  Il y a tant d’études à faire. 


HIER: fête champêtre chez M. Hudon, de la Pointe-aux-Trembles 
Nous sommes plus de cinquante mille Pointeliers à tenir la place dans l’indifférence universelle.  Et nous sommes à tous les jours de plus en plus nombreux.  Aux anciens s’ajoutent les réfugiés du centre-ville, les victimes de l’urbanisme, les déroutés de la rénovation.  Il y a aussi les minorités visibles qui trouvent, dans notre grisaille, un havre de paix où la visibilité n’est jamais bonne.   Nous formons ensemble la fraternité des revenus très moyens, la population des espaces délaissés, les gardiens silencieux du terrain perdu.
AUJOURD'HUI: rassemblement festif dans une rue du quartier P.A.T.










Pourtant, voici la maquette 2013 annonçant le projet domiciliaire "La Pointe Est" 
C’est l’est, le véritable est de Montréal, celui qui ne risque pas demain de devenir à la mode car la mode est superficielle et elle ne s’enracine nullement dans les profondeurs du progrès.  Ce qui nous arrive à nous, les vrais gens de l’est, est tout à fait primordial ; nous voyons le monde tel qu’il est, tel qu’il évolue, tel qu’il devient. Nous voyons le feu des usines, nous humons les odeurs de la transformation de la matière et, de fumées en poussières, nous sommes à même de parler aux dieux du développement, ce qui n’est pas rien en notre monde profane.
Pointe-aux-Trembles et Montréal-Est en émoi, lors de l'annonce de la fermeture de la raffinerie Shell...
Que de réminiscences, que d’impressions se cachent sous ces mots : Shell, Texaco, Pétro-Canada, Fina, Spur, Esso, Union Carbide, Noranda-Copper, Gulf.  Ouvertures, fermetures, l’histoire moderne se fait sous nos yeux, sur notre dos et sur nos braves épaules. 
....qui illustrait  le déclin de la pétrochimie dans l'est de Montréal-SOURCE: une des conférences de Pierre Desjardins de l'Atelier d'histoire de la Pointe-aux-Trembles

Au risque de sa vie, il faut contempler cette grande forge, s’ouvrir à la beauté des fumées, des flammes et des vapeurs, à cette architecture de tuyaux  et de cheminées, à ce paysage de trous et de vieilles voies ferrées, à tous ces travaux humains qui font que nous ne dépendons plus du soleil pour y voir clair ni des nuages pour n’y rien voir.  Ce n’est pas une banlieue, est-ce vraiment une ville ? Il est difficile de classer cet amas autrement qu’en le repoussant dans ces zones grises que sont les résidus de toute classification.  Nous avons des cousins à Rouyn, à Arvida ou ailleurs, à Pittsburg ou à Lille.  C’est l’internationale des choses sérieuses.  
Dans ces conditions, il serait absurde de songer à redresser la situation en donnant carte blanche et fortune aux aménagistes-architectes-esthéticiens-penseurs dans l’espoir qu’ils se mettent à la tâche de redonner à notre milieu une allure acceptable.
Pourtant, en 2013, Serge Bouchard, émerveillé, a visité le moulin rénové de la Pointe-aux-Trembles, un remarquable effort collectif pour redonner au quartier une allure plus qu'acceptable... 

Inutile de maquiller ces terrains perdus et, de grâce, ne venez plus afficher ces panneaux nous rappelant que la pollution, c’est notre affaire.  Ne nous sensibilisez plus, ne nous conscientisez plus. Des intellectuels au-dessus de tout soupçon se sont prononcés et il s’avère que nous ne sommes pas un quartier
La consolidation annoncée de la pétrochimie dans l'Est, avec les pipelines Enbridge et TransCanada réactive  la mobilisation  des groupes écologistes, telle qu'annoncée par cette affiche 2013 de Greenpeace   
propice à la culture et aux arts.  Des éditorialistes sérieux ont écrit qu’il serait complètement farfelu de songer à y prolonger le métro.  Dans notre cas, plus rien à faire. 
 


La vision d'un orchestre symphonique s'exécutant le soir dans  l'immense stationnement de la raffinerie Suncor, lors d'une Nuit blanche.    Pourquoi pas ????
Contre l’opinion de tous ceux qui comptent. Je poserais la candidature de l’ensemble de mes concitoyens à la médaille du Grand Mérite attribuée aux gens qui payent le prix du Grand Progrès.  Je suggère qu’un métro doré nous soit construit et je suggère encore qu’il soit gratuit pour nous et pour les dix prochaines générations.  J’imagine des événements grandioses, une Maison de l’Opéra sur le Boulevard Chimique où l’Orchestre symphonique jouerait des airs de Faust à lueurs des torches de pétrole, en hiver. 


Comment écrire un livre sans le savoir, sans même apercevoir les pages écrites qui s’empilent sans voir un manuscrit qui prend forme sur un coin de bureau. Je dois avoir la recette de cette ignorance des choses car Le moineau domestique est un résultat sans intention, l’opération d’un sain d’esprit.  Puisque je n’allais nulle part, je ne risquais pas d’arriver et ce livre est une histoire sans fin.  Il y a là une soixantaine de petits textes dont chacun correspond à une réaction de la conscience mise en face de sa propre paresse.  Cette revue de l’ordinaire est un exercice continu que je m’impose dans la mesure où je ne comprends rien du monde qui m’entoure.

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